mercredi 27 mai 2026

Un poème de 800 m de long sur les trottoirs de Bruxelles



Le FIESTIVAL, c'est le festival de poésie des éditions Maelström. Cette année, ils fêtent la 20ème édition. Et en même temps, les 20 ans de la collection "Bookleg". Voilà une belle occasion de lancer un projet un peu fou, me dis-je. Et voici la proposition que j'ai faite à David Gianonni, le directeur de ce merveilleux bordel : si le festival se donne en deux lieux, à savoir la boutique Maëlström, place Jourdan et le Rideau de Bruxelles, rue Goffart 800m plus loin, pourquoi n'écririons-nous pas un poème sur le trottoir pour joindre l'un et l'autre?


Il est 7h du matin le jeudi 21 mai lorsque je retrouve Léa Cerveau et Jazz (c'est son surnom) devant la boutique. "Tu veux un croissant? "Merci. Je mélange l'eau et la chaux, puis on démarre. L'un en haut, l'autre en bas. Nous nous rejoindrons vers midi, et Vincent Tholomé sera avec nous dès qu'il descendra du train de Namur."




C'est l'heure des écoles, des ruées de jeunes descendent des bus et envahissent les trottoirs jusqu'aux grilles des collèges. Ne nous laissons pas bousculer. 

UN VISAGE S'ECROULA, EPUISE/ J'EMPORTERAI LE ICI AVEC MOI/ ET UN GROS PAPILLON DEGUEULASSE/ SUR CE CONTINENT NEUF/POUR EN FAIRE SON MONDE/ UTOPIE PIE-PIE/ SOUS L'EPAULE BLEUE DES CATHEDRALES

"Vous faites quoi? demandent les passants. ce sont des piétons, parfois des cyclistes ou un automobiliste qui ouvre sa fenêtre. "Léa prend un livret, ouvre une page au hasard, lit la phrase qui lui tombe sous la main et me la dicte. Voilà un cadavre exquis."




IL PARLE SON SILENCE/ DANS LA MONTAGNE GIT UNE PIERRE LONGTEMPS SACREE/C EST A CHACUN DE DECHIRER SA DECHIRURE/ ET MOI/ EN QUATRE,EN TROIS, C EST MOI/ JE N'AI AUCUNE IDEE PERSONNELLE SUR LE FAIT D'ETRE AU MONDE

Nous arrivons au carrefour. Opération délicate. Il faut nous accorder aux feux de circulation. Je me tiens prêt, le seau de chaux dans une main, le pinceau à très long manche dans l'autre. "Vert!" clame Léa. On y Va. Ecrire écrire écrire "Rouge!" c'est court, oui. "Vert!" on y retourne. "Rouge!" vite, le trottoir. "Vert!" encore un mot "Rouge!" de l'autre côté. Le fleuve de voitures reste sans pardon. S'il fonce avec ses chevaux d'acier et d'aluminium "Vert!" dernier accent. "Rouge!" trottoir définitif. Ouf. On peut souffler.

C'EST DU VIDE QUI A REMPLACE TA DENT/ C'EST CE QU'ON APPELLE LE COURS DES CHOSES/ CONVOITEES PAR LES POETES/ SONGE DONC

La police est surprise. Elle s'arrête et demande si nous avons l'autorisation; Oui, l'organisation doit avoir ça. On appelle, tout arrive par e-mail. "Oui, dit le flic en lisant sur mon écran de gsm le tout petit document officiel, vous avez l'autorisation pour l'événement dans la rue, mais pour peindre sur le trottoir? Rien!" Zut. "Or une dame s'est plainte : elle a une tache sur son soulier!"

ARRETE-TOI AU SEUIL DE LA PORTE/CE CIRQUE N'EST QU'UNE PARADE/ LA JOURNEE, JE PLIE LES CARTES EN 4, EN 8/ ENTRE PEAU ET CONTOUR/ME VOILA SOULAGE CAR TU VIVRAS TOUJOURS



Une demi-heure de négociation et nous voilà libres. Nous irons jusqu'au bout, et la pluie fera son boulot de nettoyage dans les semaines qui viennent. Ce soir, c'est la grande soirée lecture au Rideau de Bruxelles : 40 poètes et poétesses seront sur scène, jusqu'au bout de la nuit. Oui, les plus résistants auront droit au petit-déjeuner à 6h. Je n'en serai pas.




Sachangy-ci-et là : Ici débute le reste de ta vie!




Reprenons l'histoire depuis son début : en mars 2025, le village de Sassangy décidait de poser la première pierre du viaduc Sassangy-Bruxelles. On y a vu le Ministrre des affaires étranges de Belgique au fond du creuset de la pelleteuse, on y a vu une députée danser, on y a entendu le discours sur la montagne de notre maire Michel Boivin (rebaptisé Boibière), on y a posé une plaque de cuivre brillant. Mais depuis lors.. plus rien! 



Suite à ce scandale, le premier Ministre français (on ne sait plus lequel, ils changent tout le temps) a décidé de répudier notre village. il n'en est pas quetion : c'est nous qui déclarerons notre indépendance! Plus exactement, nous déclarions notre INTERDEPENDANCE par le biais d'une longue et belle déclaration imprimée en affichée depuis lors à Chalon-sur-Saône, à Dijon (capitale de la Bourgogne), à Paris et même à Bruxelles, chef-lieu de notre Europe. 




Les 8, 9 et 10 mai derniers ont débuté les activités de ce nouveau pays. Ce pays a démarré son existence par une chanson. Une mélodie chantée pour le soleil frais de 6h du matin par Bernard Massuir au front d'un paysage magnifique.



Puis vint, le même jour, pour solidifier le mythe, la promenade exploratoire à travers notre territoire élastique. Le sentier nous apermis de découvrir les nouvelles lois (votées au référendum par ciel, passage des oiseaux et autres systèmes naturels), la centrale à pédalage humain, la pêche à l'huitre dans la rivière Guye, un troupeau de chaises (fromage de chaises en vente à la buvette) et la toute nouvelle piscine olympique dans l'abreuvoir du hameau de Lys. 




Pour que les élections puissent avoir lieu démocratiquement, il a fallu une tribune électorale. Vous pouviez entendre les défenseurs des quatre candidats : la fontaine, le tilleul, la vache 5522 et le chien à poils longs lors du Marché du Lundredi. Et sur ce même marché, les artisans locaux (fruits de bouche et de mains millénaires) ont concurencé stands de poèmes en bocaux, bureau des réfugiés poétiques et vendeurs de moustaches fraîches. Vous avez sans doute manqué le défilé de 16h? Quarante moustaches y ont gagné un trophée!



Enfin le dimanche sous la pluie, le sanglier grilla. Et le bal se donna. Le dépouillement des urnes? Egalité. Ils règneront chacun à son tour : le lundi, la fontaine; le second mardi du mois, le tilleul; les jeudis de pleine lune, la vache 5522. Enfin, le chien Raoul à poils longs lorsque le temps le permet. Chacun rentre chez soi rassuré. l'ONU (Organisation des Nouvelles Utopies) s'est assuré de l'honnêteté de toutes les parties.




Que chacun chacune soit remercié.e pour ce flot incroyable d'imagination et de bienveillance. Oui, oui, oui, un autre monde est possible, et nous l'avons rendu réel pendant 3 jours!




samedi 2 mai 2026

POEMA à Ecurey : C'est quoi, ce travail?




Le festival POEMA m'invite cette année avec une magnifique commande : une semaine de résidence à l'abbaye de ECUREY (à deux pas de Bure, en Lorraine) me permettra de réfléchir au sens du mot "TRAVAIL" et à afficher dans tout le domaine le fruit de mes réflexions. 

Bien! je m'empare bien vite du sujet et déjà pendant les trois mois précédents (de décembre à mars), je rassemble une trentaine de témoignages. "C'est quoi, ton travail?" demandé-je à mes rencontres. Les poètes me répondent, les agriculteurs et trices, les profs, des comédiens, un physicien, un cuisinier un ardoisier, une psy ou un moine apportent de quoi nourrir la réflexion. J'en tire quelques dessins, empreintes de leurs mains et de leurs mots.








Une fois sur place, le thème s'approfondit par quelques lectures passionnantes : qui a inventé le travail? Qu'en a fait Taylor? Et puis Ford, l'inventeur des ouvriers à la chaîne? Yvan Illitch me passionne et le légendaire Stakhanov me fait rire. 








Ceci m'amène à réfléchir sur le métier que j'exerce : le métier de poète. Là aussi, des lectures et des rencontres me fournissent de quoi dessiner et écrire quelques affiches inédites. Je cite Sabine Venaruzzo, Aurélien Dony, Antoine Mouton (des contemporains) mais aussi Jean Giono ou Blaise Cendrars. 










J'en profite pour y glisser ma propre réflexion : "Peut-être s'agit-il d 'apprendre à prononcer le mot Mer jusqu'à ce qu'il vous emmène loin..."  avec une main à six doigts. Cette main est celle de la Poésie : elle ouvre l'imaginaire, tous les possibles dans un symbole de l'oeuvre et de la chair.





Enfin arrive le 30 avril, jour de l'installation. 

- Où peut-on coller?

- Partout où ce n'est pas classé monument historique!

- Et qu'est-ce qui est classé?

- Tout!


Restent les tabourets d'information, les rambardes du pont, quelques murs en ciment, le sol de macadam et la conciergerie. Tout sera couvert. 70 affiches inédites et quelques gravures déjà vues ailleurs.










L'alphabet des insurgés écrit les synonymes du mot (Gagne-Peine, Chômage central, Travail que Vaille,...) et voilà le travail!

Merci à POEMA (www.poema.fr

et à l'abbaye d'Ecurey (https://www.portesdemeuse.fr/abbayedecurey/)

mardi 28 avril 2026

Festival Ô chapô à Jodoigne : Poketo poketo poketo poumpoumpoum!



Vous l'avez peut-être déjà vu : je joue un spectacle qui porte pour nom "Poketo poketo poketo poumpoumpoum!" le secret de ce titre ? C'est un alexandrin. Et comme le parcours des affiches collées dans le quartier visé est en même temps une leçon de poésie possible, il fallait un titre en douze pieds.




Et cette semaine d'avril, c'est le domaine du Stampia, à Jodoigne (B) qui se retrouve poétisé, collé, mascardé, contreplaqué, peint et décoré. C'est là qu'habitent les comédiens itinérants de la compagnie "les baladins du miroir" Le grand bâtiment du milieu voit ses murs blancs tagués de mots, le jardin se retrouve tendu entre deux banderoles, et le sentier qui longe la petite Gette (rivière charmante) coule de couleurs et d'encre. 




Et puis et puis surtout il y a dans ce Poketo d'aujourd'hui un moment jamais vécu ailleurs. Ma troisième station, celle où je dois justement expliquer ce qu'est un alexandrin, se donnera devant la roulotte de Daniel. Je m'y arrête donc, forme un demi-cercle avec le public (40 personnes tout de même, il est 13h sous le ciel bleu d'un printemps qui se prend pour l'été), puis je lis cette affiche collée à son flanc à la peinture écaillée, entre les cordes qui retiennent le toit en bâche plastique, près des roues aux pneus dégonflés, rouge émail, blanc crème sûrie, chrome crevé. J'annonce donc que nous sommes devant l'habitat de Daniel Hélin, fameux poète belge. Les gens applaudissent. Daniel sort son gros ventre et ses cheveux de mulet en cavale, son menton est bien rasé et ses deux pattes d'ours tiennent une feuille de papier.

Il lit un poème. Le moment est très beau. Court. Intense. Désolé. Souriant. Gratuit. Offert. Stupéfiant. Ensoleillé. Silencieux. Poétique. Magique. Simple. Et quand il se tait, les arbres sourient.




La digue est une mer en flottante élastique.

Oui, c'est un alexandrin. La leçon peut commencer.




La rue est à nous : à qui appartient Dinant?



La démarche a commencé déjà il y a longtemps. Comme les touristes envahissent la cité touristique la plus visitée de Wallonie, le centre culturel a décidé de rendre la rue aux habitants. Et ce samedi 25 avril, la rue a appartenu aux Dinantais. Pour de vrai.




J'ai donc donné, en janvier et février, des ateliers poésie dans le quartier et aux écoles, puis tous ces travaux ont rejoint les miens sur les murs, les portes, les boîtes aux lettres de ces trois rues baignées de soleil. 




Depuis hier, je colle des affiches et j'écris à la chaux. Et ce matin, je colle des post-it que les enfants ont écrits. Chaque sonnette, chaque boîte aux lettres a son petit poème : "La vie c'est le foot, la mort est un crayon sans mine, l'amour est tout rose!"




Et tout autour de moi, la rue barrée aux voitures s'anime de meubles, de jeux en bois, de fanfares, de dessins géants. Ce sera à moi de jouer vers 14h. Voilà le théâtre des Arts Nomades, voilà le cirque de Lady Cocktail, voilà la folie de Vrais Majors. 

Il y a dans cette ville 40 saxophones géants, puisque Adolphe Sax est né à Dinant. Je commente : "Ne vous étonnez pas de voir ici des cornemuses géantes, c'est parce que Jean-Pierre Cornemuse est né ici tout simplement." Les rires font de l'ombre aux arbres...